Management

Avec l’été, l’heure est au farniente. Ce principe de base coïncide souvent avec un regard sur ses mails ou son smartphone. De droit depuis 2017, la déconnexion devient pourtant de plus en plus un devoir. Dans l’intérêt de tous.

« Alors, on vous fait plancher sur la déconnexion estivale ? Mais, ça n’existe plus, lâche, dans un début d’éclat de rire, Marie Pezé, docteur en psychologie, psychanalyste, et responsable du réseau européen de consultations souffrance et travail. C’est impossible. Le numérique est plus puissant que le contrat de travail et le lien de subordination. » Un propos que ne démentira pas Laurent Labbé, à son corps défendant - le concernant. Fondateur de ChooseMyCompany, société à mission qui a pour objectif d’améliorer la relation au travail, il a fait une croix sur l’édition 2022 de ses vacances estivales. Celles du printemps dernier sont passées à la trappe aussi. Un imprévu. « J’appréhende pour l’été 2023, avoue-t-il. J’aimerais ne pas être rattrapé par les sujets professionnels. À la différence d’un salarié, on ne peut pas mettre juste un message d’absence. »

Peur de laisser un dossier en suspens, de passer à côté d’une opportunité, ou du retard qui s’accumulera pendant l’absence et de la masse à traiter au retour… les freins à la déconnexion sont identifiés (dixit la remontée d’information d’Ifeel, application dédiée à la santé mentale des collaborateurs). Aussi, 63 % des Français font du « bleisure » – un mélange de business (affaires) et de leisure (loisirs).

Seulement 26 % des Français adoptent la pause estivale sans connexion avec leur travail. 79 % amènent leur matériel de travail en vacances pour garder le lien professionnel. Une somme de chiffres issue d’un sondage, paru en 2022, et commandé par Génie des Lieux, société d’aménagement des bureaux. « À refaire aujourd’hui, les chiffres seraient assurément revus à la baisse, affirme Stéphanie Guinet, responsable de la communication. Le tout digital s’est régulé. Comme pour le télétravail, le rétropédalage est notable, et le fil à la patte, moins fort. »

Droit à la déconnexion

Et puis, il y a le droit. La France a adopté le droit à la déconnexion, avec la loi El Khomri, qui s’impose aux entreprises depuis le 1er janvier 2017. « Un enjeu du dialogue social, de santé et de productivité, note Yann-Maël Larher, avocat au Barreau de Paris en droit du travail et du numérique. Le droit au repos vaut pour le soir, le week-end (deux jours consécutifs) et les vacances d’été. Tout ça, c’est la même règle. Elle ne souffre aucune exception. » Le rempart depuis 2017 ? Une charte propre à chaque entreprise.

« La responsabilité pèse aussi sur les épaules des salariés, poursuit Yann-Maël Larher. La consultation des mails pendant les vacances peut être un prétexte pour justifier un licenciement. C’est alors une faute professionnelle. En effet, cette pratique met l’employeur face à un risque, celui d’être présenté comme ne prenant pas soin de ses collaborateurs. Il a la responsabilité de mettre le holà sur les collaborateurs qui font du zèle. » L’arroseur arrosé.

Astuces technologiques

Mail d’absence, bandeau ou pop-up invitant à programmer le mail… quelques astuces technologiques sont à disposition. « Des organisations vont plus loin, détaille Charlotte Seguin, associée stratégie digitale et innovation chez Magellan Consulting. Les directions informatiques peuvent suspendre la réception des mails, avec un renvoi automatique, ou en suspendant les notifications, source de stress… La maturité des entreprises évolue en matière de gestion de l’information, avec un système interne de scoring. »

Mais, les groupes WhatsApp, qui réunissent les plus proches collègues, constituent une zone grise, de non droit (du travail). « Vous ne pouvez jamais couper, constate Véronique Reille-Soult (1), présidente de Backbone Consulting, cabinet spécialisé dans la stratégie réputationnelle fondée sur l’observation des réseaux sociaux. Quand vous ne regardez pas, vous allez être jugé par vos pairs. Le cadre juridique vaut pour les mails. Là, on retombe dans le vice, avec une pression constante. Si on ne répond pas, cela veut dire quoi ? »

Déconnexion training

Mais se déconnecter se prépare. Qui pour prendre en charge un sujet ou une demande urgente ? Le collaborateur a-t-il toutes les informations pour pouvoir bien agir, si besoin ? Et a-t-il toute latitude ? Qui va pouvoir l’aider ? Autant de questions à se poser en amont. « Bien souvent, la préparation est zappée, faute de temps, déplore Maureen Bassard, senior consultante à Square Management, groupe de conseil en stratégie. Or maîtrisée, cette étape permet de valoriser le collaborateur. Et d’envisager ce passage de relai sans angoisse. » Par ailleurs, un petit travail à programmer toute l’année aide à se mettre en jambes. « La déconnexion commence en réunion, tient à rappeler aussi Maureen Bassard. Un SMS ou un mail à rédiger, une oreille au sujet du jour, cadres et dirigeants sont souvent sur deux tâches en même temps. D’ailleurs, s’ils étaient bien là, liés à ce qui se passe pendant la réunion, elle pourrait être écourtée de moitié. » Quand la déconnexion estivale est l’affaire de toute l’année.

L’hyper-connexion, un mal français ? « Au Canada, aux Pays Bas, on ne voit pas ça », rapporte Marie Pezé, un brin agacée par la situation française. Que penser alors des États-Unis ? « Les salariés ne débranchent pas, par peur d’être mal jugés », dixit Anthony Ginter, fondateur de la « healthtech » Weo, implantée Outre-Atlantique, à l’origine d’une eau aux propriétés thérapeutiques, avec deux tiers de ses effectifs américains et un tiers tricolore. « On a importé notre culture française. », précise-t-il. L’entreprise prévoit d’ailleurs de revenir en France, dans les Hauts-de-France.

(1) Autrice de L’ultime pouvoir – la vérité sur l’impact des réseaux sociaux, aux éditions du Cerf, mai 2023

Trois questions à François Baumann, médecin généraliste, auteur d’« Éliminer La Souffrance au travail » (éditions Josette Lyon)

La capacité à déconnecter est-elle une question de génération ?

Les plus jeunes semblent plus attentifs à leurs corps. Depuis le covid, et l’explosion des burn-out, l’idée que de dépasser ses limites était une bonne chose a vécu. Le lâcher prise est essentiel. Mais, pour cela, il ne faut pas partir avec ses deux téléphones portables et son ordinateur. Impossible alors de se débarrasser de la charge mentale – c’est le lit de l’épuisement à terme. Avec ces outils-là à portée de main, vous êtes obligés de revenir à des sujets que vous préféreriez oublier. On parle de techniques de mémoire éternelle. Et changer d’activités pendant les vacances aide. À ne pas oublier.

Vous-même, allez-vous vous déconnecter cet été ?

Je préfère les « sauts de puce », aux longues vacances. D’ailleurs, il semblerait que huit jours suffisent pour se remettre des efforts passés. On parle de phase de récupération, avant de passer à une phase plus active, avec une reprise d’activités. Il faut une récupération physique et psychique, même si distinguer l’une de l’autre est compliqué. Toutefois, récupérer est plus difficile avec la chaleur. Mieux vaut privilégier un climat tempéré, le nôtre, enfin celui qu’on avait.

Le changement climatique risque-t-il donc d’avoir des incidences sur les conditions de notre récupération ?

Effectivement, on fera face à un problème dans les années à venir. Sans doute, faudra-t-il repenser le rythme des vacances, la longueur des congés, en fonction des nouvelles températures. On parle suffisamment du climat pour que cette réflexion soit entamée.

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